un pays et nous

Un moi du pays.

Pour un soir d’entre nous sur la terrasse du Carlton Roof Garden. A pester contre Lichtsteiner. A maugréer les actions manquées. Et puis hurler sa joie devant une assemblée passive et un « swizeri » glisse d’une table à l’arrière.

Agrippé à l’écran je fais comme tout le monde dans son stade télévisé son salon son bar sa gare son train. Je me lève et tend la nuque au départ de cette traversée de terrain interminable du Shaqiri. Dans une grosse seconde de petits pas qui dure bien plus que celle-là. Et qui peut dire combien de temps ?

Voilà le ballon chipé entre les jambes du gardien qui enlace un défenseur à terre et la balle qui s’en va au petit trot terminé sa course et feinte une mort dans sa niche nouée trouée. Et c’est un  « come on » ou un « yes » ou un truc du genre qui explose et un « YAHHHH » aussi je crois pour ce truc de ballon. Malédiction exutoire mange-temps et pour sortir de mes pensées. Une fois de plus avec ma maladie chronique et mes jongles footballistiques début années nonante.

Et je gambade dans le centre-ville et je sers des mains et le rire comme la bonne humeur est contagieuse. Et le sérieux et le gris du chaud et le bruit qui vrille parce que je sautille comme à l’époque du tambourin dans la salle de gym sauna de l’école petite. Ça ne change rien et pourtant on est différent allégé euphorisé par l’ex-tension d’un match à double rebondissement et on voudrait partager cette allégresse avec plus que soi et entailler cette soirée de bas en haut. Et lui dire quoi au juste ? Un merci ou à bientôt ou pourquoi et comment.

Et après tout et derrière il y a une vie d’histoires. Du pays sien. Et peut-être une victoire est-ce un message? A nous le monde. Dire que non est toujours possible et qu’un immeuble un quartier une ville peut faire plier une administration tatillonne ou presse-papier et peut faire naître un petit du changement.

Plier un bout de vie qui vient s’échouer jusqu’au bout du mois de juin deux mille dix-huit et le Valon est grand dans un Coupe du Monde sous un maillot à croix blanche et joue sous les viva du multiculturalisme « des gars des footaises ».

Au cœur des filets le ballon ne roule plus et désormais file un aigle entre deux mains pour parler de conflit et de morts et de pardon et de merci et d’après lendemain.

La vie est un tricot indémêlable et entre les mailles politico-sportives certains montrent des cicatrices après une de leur plus belle réussite. Et sur le terrain et en public et aux fenêtres des tours des Moulins et sur les devantures de Prizren s’affiche clin d’œil de destins croisés et de malice fière entre communautés et de un ou de trois ou je ne sais combien des pays qui voient les exilés de hier les réfugiés les expatriés devenir les ponts d’un rapprochement entre des terres crispées et autrement belles.

Et si eux et vous et tous voyez autre chose. C’est ça que je vois moi depuis l’Égypte avec mon drapeau pincé à la terrasse d’un balcon oublié dans le cœur d’une boulangerie où le four jamais fermé et ne cesse de tourner à plein régime.

Je vois ce sourire d’être juste et la réussite de chaque petit du changement.

  

Numa depuis Le Caire après 22 juin. 

Al-Azhar

Un drap vert. Modelé pour tâcher la grisaille urbaine. On y vient après la fin du midi. Voir tomber l’orange derrière les pharaons. Sur les toits. Des antennes comme des pigeons.

Empêtrés dans un torrent boueux. A deux. Ils accrochent une pierre. Se parlent à voix basse. D’un souffle chaotique. Ils brisent par le rire l’eau sombre. Une fleur se tourne. Le soleil fuit. Un regard écarlate. Elle se lève. Lâche sa main, et l’eau se baisse.

Il a ce geste révolutionnaire
anonyme
invisible
il brandit haut l’étendard des sans raisons
sanguinolent
dans une ville qui voit le ciel se briser
il hurle silencieusement
retardant le salut
sans n’attendre rien
sans ne demander rien
en n’espérant presque rien
puis, il tombe dans un soupir.

Pluie lamentable

Assis. Faible et risible. Il a l’air mal
en point.

Palmier_1

Vieilli, la prostate gonflée, il secoue la tête. Il voudrait se lever et purger les champs emprisonnés. Déverser ses déjections tentaculaires sur le sol pollué. Mais rien ne vient. Renfrogné et sombre. Il vaudrait chialer. Inonder la surface contaminée. Une noyade annihilante et féconde. Mais rien ne sort.

Alors, faible et serein, sans se lamenter, le regard illuminé, il regarde tomber, l’une après l’autre, chaque goutte sombre de ses bras mutilés.